Coworking et flex-office : risques ergonomiques
Dernière mise à jour : 6 oct.

Près d'un salarié sur cinq travaille aujourd'hui sans bureau attitré, selon le 10ème baromètre Actinéo de mai 2023. Ce chiffre, 21%, illustre une transformation profonde des espaces de travail. Flex office, coworking, open space : ces environnements séduisent les directions, mais dissimulent des pièges ergonomiques et sanitaires que beaucoup sous-estiment. Mauvaise posture imposée par un mobilier inadapté, nuisances sonores chroniques, stress de la chasse au bureau... Les risques invisibles s'accumulent, et leurs effets sur la santé physique et mentale des salariés méritent une attention sérieuse.
Flex office et coworking : des risques ergonomiques fréquemment négligés
Le flex office est né aux États-Unis dans les années 1980, prolongeant le concept d'Activity Based Working popularisé par IBM dès les années 1970. En France, Andersen Consulting, devenu Accenture, l'a introduit dès 1995 avec son dispositif de "bureau à temps partagé". Depuis, le modèle s'est largement répandu, porté par la généralisation des laptops et, plus récemment, par la crise sanitaire.
Le principe paraît simple : chaque collaborateur choisit chaque matin une place disponible selon ses besoins du jour. Mais ce schéma crée immédiatement un premier risque ergonomique majeur : le mobilier non réglé pour l'utilisateur du moment. Un fauteuil mal ajusté, une hauteur de bureau inadaptée, un écran trop bas ou trop haut... et c'est toute la chaîne posturale qui se désorganise. Sur une journée, l'impact reste limité. Sur des semaines, les troubles musculo-squelettiques (TMS) s'installent : douleurs lombaires, tensions cervicales, tendinites.
Pour un espace de coworking, la situation n'est guère meilleure. Ces lieux accueillent des profils très différents, entrepreneurs, indépendants, télétravailleurs occasionnels, qui se succèdent sur les mêmes postes sans jamais les régler correctement.
L'ergonomie d'un poste de travail n'est pas un luxe : un fauteuil digne de ce nom doit proposer des accoudoirs réglables en hauteur, largeur et profondeur, un mécanisme synchrone assise-dossier, un renfort lombaire, et une profondeur d'assise adaptable. Or, la majorité des espaces partagés proposent des chaises standardisées, choisies pour leur esthétique ou leur prix, rarement pour leurs propriétés biomécaniques.

L'éclairage constitue un autre angle mort. Un poste mal orienté par rapport aux fenêtres génère des reflets sur l'écran et force le regard à compenser, provoquant fatigue visuelle et maux de tête. Gérard Mardiné, secrétaire général de la CFE-CGC, alerte par ailleurs sur le phénomène de "course au poste de travail" : arriver tôt pour s'approprier la meilleure place crée une tension diffuse, source de stress chronique dès le début de journée.
Bruit, concentration et santé mentale : les dégâts silencieux des espaces ouverts
69% des salariés considèrent l'environnement de travail comme le central contributeur à leur épanouissement professionnel, selon les données du baromètre Actinéo. Pourtant, les nuisances sonores restent le problème le plus fréquemment mentionné dans les espaces ouverts, qu'il s'agisse de flex office, de coworking ou d'open space classique.
Des recherches menées auprès de salariés du quartier d'affaires de la Défense, dans une thèse co-dirigée par Émilie Vayre (Université Lumière Lyon 2), Thierry Meyer et Sophie Prunier-Poulmaire (Université Paris Nanterre), ont documenté ce phénomène avec précision. Sur 140 heures d'auto-relevés d'interactions et 31 entretiens semi-directifs, les résultats sont nets : les interruptions sonores et visuelles fragmentent l'activité cognitive, dégradent la performance perçue et génèrent une fatigue que les salariés compensent en intensifiant leur travail à domicile. Le télétravail devient ainsi un outil de régulation, non par choix pur, mais pour fuir un environnement physiquement inadapté.
Delphine Minchella, enseignante-chercheuse à l'EM Normandie, souligne par ailleurs que la territorialisation de l'espace de travail est déterminante pour le sentiment d'appartenance et la motivation. Priver un salarié de tout repère spatial, l'empêcher de poser une photo ou même sa propre tasse, ce n'est pas anodin. Cela érode progressivement le lien à l'organisation.
L'hygiène constitue un risque supplémentaire, souvent occulté. Des postes partagés par plusieurs personnes chaque jour sans protocole de nettoyage rigoureux deviennent des vecteurs de transmission bactérienne. Une politique de clean desk stricte, couplée à une désinfection régulière du matériel, n'est pas optionnelle : c'est une mesure de santé publique au travail.
Aménager et prévenir : transformer les pièges en leviers de santé
Des entreprises comme Saint-Gobain ou Orange ont montré qu'un flex office bien pensé peut fonctionner, à condition d'intégrer la prévention dès la conception. Orange a inauguré depuis 2021 un siège entièrement en flex office avec plus de salariés que de postes physiques, en s'appuyant sur le télétravail comme variable d'ajustement. Philips, de son côté, a opté pour un ratio de 8 bureaux pour 10 salariés, un équilibre qui exige une organisation rigoureuse mais reste viable si les espaces sont diversifiés.
La diversification des zones est précisément la clé. Un espace de flex office efficace comprend des zones calmes pour la concentration, des espaces collaboratifs pour les échanges informels, des cabines acoustiques pour les appels, et des salles de réunion équipées pour les formats hybrides. Sans cette variété, les salariés n'ont aucune option pour s'adapter à la nature de leur tâche du moment.
La démarche préventive ne s'arrête pas au mobilier. Le Comité Social et Économique (CSE), appuyé par des experts comme ceux d'Axia Consultants, présents depuis plus de 20 ans sur les enjeux de santé au travail, peut déclencher une expertise avant tout passage en flex office ou coworking. Un questionnaire interne bien construit permet d'identifier les facteurs de risque spécifiques à chaque équipe : bruit, manque de rangement, sous-dimensionnement des espaces. Ces données alimentent ensuite un plan d'action concret et mesurable.
Une transformation d'espace de travail réussie repose toujours sur trois piliers : la co-construction avec les salariés, des règles de fonctionnement claires, et un suivi régulier. Les 75% de salariés français qui trouvent du plaisir à retrouver leur lieu de travail (Baromètre Parella 2022) le font avant tout pour leurs collègues. Préserver cette dimension humaine dans des espaces flexibles, c'est l'enjeu central que les seules solutions technologiques de desk booking ne suffiront jamais à résoudre.
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